Dieu n’est pas un saint
Roberto Mercadini, Dieu n’est pas un saint et autres curiosités de la Bible, traduit de l’italien par Lucien d’Azay, Les Belles Lettres, 2025, 17,5€, 144 pages.

« Pourquoi Dieu choisit-il toujours les personnes les plus inadaptées pour accomplir Ses desseins ? »
C’est par cette interrogation, à la fois candide et profonde, que Roberto Mercadini nous entraîne dans une relecture jubilatoire de l’Ancien Testament. Conteur italien reconnu, « poète parlant » habitué des planches, Mercadini ne propose pas ici un traité de théologie dogmatique, mais une promenade érudite et malicieuse au cœur des textes hébraïques. Son essai, Dieu n’est pas un saint, nous invite à redécouvrir une Bible vivante, organique, peuplée de personnages paradoxaux et, surtout, habitée par un Dieu dont la complexité défie nos catégories morales modernes.
Le titre même de l’ouvrage agit comme un électrochoc. Mercadini s’appuie sur l’étymologie du mot hébreu Kadosh (souvent traduit par « saint ») pour rappeler que son sens premier est « séparé », « autre », voire « redoutable ». Le Dieu de la Genèse ou de l’Exode n’est pas un « saint » au sens hagiographique du terme — une figure lisse, prévisible et parfaitement sereine. C’est un protagoniste impétueux, sujet à la colère, aux regrets, et même au changement d’avis.
L’auteur structure son récit autour de plusieurs « curiosités » bibliques qui forment autant de leçons sur l’imprévisibilité divine. L’un des thèmes centraux est celui de l’élection de l’« inadapté ». Mercadini souligne avec humour que pour libérer Son peuple, Dieu ne choisit pas un orateur né, mais Moïse, un homme qui bégaie. Pour fonder une lignée, Il choisit Abraham et Sarah, un couple stérile et centenaire. L’épisode de Sarah est d’ailleurs analysé avec une finesse rare : son rire, face à la promesse d’une maternité impossible, n’est pas seulement un signe d’incrédulité, mais le reflet de l’ironie divine qui se joue des probabilités humaines.
L’auteur explore également la figure de David, le plus jeune, le moins impressionnant physiquement, préféré à ses frères guerriers, car
« l’homme regarde à l’apparence, mais Dieu regarde au cœur ».
À travers ces exemples, Mercadini démontre que la Bible n’est pas un manuel de perfection, mais une chronique de la faiblesse humaine transfigurée par une volonté supérieure.
L’humour tient une place prépondérante dans l’analyse de Mercadini, notamment lorsqu’il évoque l’histoire de l’ânesse de Balaam. Il s’amuse de voir un prophète célèbre incapable de percevoir la présence d’un ange, là où son animal de bât fait preuve d’une clairvoyance spirituelle immédiate. Cette dimension tragi-comique de l’Écriture permet à l’auteur de désamorcer une lecture trop rigide ou dévote pour laisser place à l’étonnement.
Roberto Mercadini réussit le tour de force de rendre les textes bibliques à leur étrangeté originelle. En s’éloignant des interprétations trop souvent édulcorées, il rend hommage à la puissance littéraire et spirituelle de la Bible. Son style, très proche de l’oralité, rend la lecture fluide et accessible sans jamais sacrifier l’exigence intellectuelle. Il s’appuie sur une connaissance rigoureuse de l’hébreu biblique pour éclairer des nuances de sens souvent perdues dans les traductions classiques.
Ce livre est une bouffée d’air frais pour quiconque souhaite sortir d’une vision trop « sage » du divin. Il nous rappelle que si Dieu nous choisit, ce n’est pas pour nos mérites ou notre perfection, mais précisément parce que notre petitesse est le meilleur écrin pour Sa grandeur. Une lecture indispensable pour redécouvrir que la Bible, loin d’être un livre mort, est un labyrinthe de vie, de bruits et de fureur sacrée.
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