Evangelion
Evangelion, Les Éditions du Cerf, 2025, 569 pages, 49€.

Avec Evangelion. Les quatre Évangiles et les Psaumes, les Éditions du Cerf inaugurent un chantier d’ampleur : la révision de la Bible de Jérusalem, dont cette publication constitue à la fois l’avant-goût et le manifeste. L’entreprise n’est pas anodine. Héritière d’éditions qui ont marqué durablement le paysage biblique francophone (1956, 1973, 1998), cette nouvelle version entend assumer une double fidélité : à la tradition reçue et aux exigences renouvelées de la recherche contemporaine.
Sous la direction de Régis Burnet et Matthieu Richelle, le projet se déploie selon une ligne claire Il ne s’agit pas de rompre avec l’héritage, mais de le faire fructifier. La traduction conserve ainsi la clarté et la rigueur qui ont fait la réputation de la Bible de Jérusalem, tout en intégrant les acquis de la philologie, de l’archéologie et de l’exégèse des dernières décennies.
Le souci est manifeste :
rendre accessibles au grand public cultivé des avancées scientifiques souvent réservées au monde académique, sans sacrifier la qualité littéraire du texte.
Ce point mérite d’être souligné. Car l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle édition réside dans l’équilibre entre exactitude et lisibilité. Les traducteurs en sont conscients : traduire, c’est toujours interpréter. À cet égard, leur réflexion sur le terme grec ioudaios, rendu tantôt par « juif », tantôt par « judéen » selon les contextes, manifeste une attention fine à l’ancrage historique du texte. Elle traduit aussi une vigilance théologique : éviter toute lecture qui pourrait alimenter une opposition simpliste entre judaïsme et christianisme.
L’ouvrage entend se tenir à distance de toute tentation « substitutionniste » pour proposer une Bible véritablement « catholique », c’est-à-dire universelle.
Ce choix rejoint une orientation plus large : restituer au texte biblique son enracinement dans le judaïsme. Loin d’une lecture surplombante ou systématisante, les auteurs privilégient une approche « livre par livre », attentive aux contextes propres et aux dynamiques internes. Ce déplacement n’est pas seulement méthodologique ; il engage une certaine manière de lire l’Écriture, plus respectueuse de sa diversité et de son historicité.
Dans cette perspective, les annotations occupent une place significative, bien que discrète. Elles se veulent à la fois rigoureuses et accessibles, éclairant la structure des psaumes, leurs usages liturgiques, ou encore leur réception dans les traditions juive et chrétienne. Loin des vastes synthèses théologiques qui caractérisaient parfois les éditions antérieures, elles privilégient une intelligence locale du texte, plus conforme aux pratiques actuelles de l’exégèse. Le lecteur est ainsi accompagné sans être enfermé dans une interprétation unique.
Mais Evangelion ne se réduit pas à un travail de traduction et de commentaire. L’ouvrage frappe aussi par son ambition esthétique. Conçu comme un « beau livre », il fait dialoguer le texte biblique avec un riche ensemble iconographique issu de traditions variées — occidentales et orientales, latines, arméniennes, syriaques ou éthiopiennes. Ce choix, voulu notamment par Jean-François Colosimo, inscrit l’Écriture dans une histoire vivante de la réception artistique. Il rappelle que la Bible n’est pas seulement un texte à lire, mais une parole à contempler.
Ce parti pris pourrait surprendre, à l’heure où la lecture numérique tend à s’imposer. Il répond pourtant à une intuition profonde : la Parole engage l’ensemble de l’être. En redonnant au livre une matérialité soignée, en sollicitant le regard autant que l’intelligence, Evangelion invite à une lecture plus lente, plus habitée, qui n’est pas sans analogie avec l’expérience liturgique.
L’ouvrage se situe ainsi à mi-chemin entre la Bible d’étude et le livre de méditation, comme un lieu de passage où la rigueur scientifique se met au service d’une appropriation personnelle.
Au terme de cette lecture, Evangelion apparaît comme un objet éditorial profondément cohérent. En articulant exigence académique, souci pastoral et ambition esthétique, il témoigne d’une conviction : la transmission de l’Écriture ne peut se réduire ni à la seule érudition, ni à la seule dévotion. Elle suppose une médiation ajustée, capable de rejoindre les lecteurs d’aujourd’hui sans trahir la profondeur du texte.
En ce sens, ce premier volume ne vaut pas seulement pour lui-même. Il annonce une œuvre plus vaste, encore en devenir. Mais il en donne déjà la tonalité : celle d’une fidélité créative, attentive à faire résonner à nouveaux frais une parole ancienne. Et c’est peut-être là, en définitive, que réside sa véritable réussite.


